3:03 - vendredi août 22, 7062

Au pays des rues sans nom

Grande anarchie dans la toponymie algérienne

N’importe quel militaire vous le dira : pour faire face à une guerre ou à une catastrophe majeure, il est essentiel d’établir des plans, connaître avec précision le nom des rues et situer son action sur les cartographies des villes ciblées.

Une mission quasi impossible en Algérie sachant que, mis à part certaines artères débaptisées après l’indépendance, les cartographies algériennes ne comportent pas de noms de rue. Peut-on faire bonne figure en se référant comme le font les Algériens, par dépit, à la «station se trouvant près de la mosquée» ou au «jardin en face du café» ? Non, répond franchement Brahim Atoui, toponymiste et chercheur au Centre de recherche en anthroponymie (Crasc) et responsable de l’Unité de recherche sur les systèmes de dénomination (Rasyd).

Deux jours durant, à l’occasion du Salon international du livre d’Alger, les experts en toponymie ont discuté des noms des lieux et des personnes. «Après l’indépendance, de 1962 à ce jour, l’Algérie n’a pratiquement nommé aucune rue», dit d’emblée Brahim Atoui. Le fait est, d’après l’expert du Crasc, que notre pays n’a pas une politique toponymique ni une structure qui gère cette problématique. Sous d’autres cieux, le sujet est pris avec grand sérieux. Les Etats-Unis ont mis en place une commission nationale toponymique dès 1891, le Canada a pris à bras-le-corps ce problème depuis 1897, et Israël a mis en place une structure qui se penche sur la question depuis 1949, à peine une année après l’invasion de la Palestine. La commission israélienne est présidée par le Premier ministre lui-même.

Le calvaire des facteurs

En Algérie, plus de cinquante ans après l’indépendance, les réflexions toponymiques en sont encore au stade embryonnaire. L’Etat algérien a concentré ses efforts à effacer les noms à consonance coloniale, sans créer de nouveaux noms de lieu. S’il existe dans la capitale 2800 toponymes, les rues qui ne portent pas de nom sont estimées à 40 000, selon le ministère de l’Habitat et de l’Urbanisme. Et les deux tiers des rues de la ville d’Oran sont dépourvus de nom. «Des villes entières ont été conçues sans qu’aucune rue ne soit nommée», souligne Brahim Atoui.

Bien sûr, le nouveau texte de loi prévoit qu’un nom doit être attribué à tout projet avant qu’il ne soit lancé afin d’éviter les dénominations du genre «cité 2400 Logements» ou autres, mais le mal est déjà profond.
Les dysfonctionnements sont nombreux. Les erreurs d’orthographe et de transcription (rue Ibn âam Hamadi qui devient Hamadi Cousin) n’est pas la moindre des cocasseries relevées dans nos rues.

L’Etat, qui a mis beaucoup de cœur à débaptiser les noms français, n’a pas jugé utile de déboulonner certaines plaques. Les murs comme les habitants continuent de se rappeler des criminels de la conquête coloniale. A la double dénomination, s’ajoute la confusion dans la terminologie toponymique. Ceux qui ont mis en place les plaques ne semblent pas faire la distinction entre une rue, un boulevard, une avenue ou une allée. «La confusion dans les noms des rues, la terminologie et la mobilité orthographique ne sont plus acceptées par la communauté internationale. Il ne suffit pas de nommer mais surtout de normaliser», insiste Brahim Atoui.

En l’absence d’une politique toponymique, le génie populaire prend le dessus. Le nom devient un vecteur des douleurs de la société. L’appellation D15 du marché d’El Harrach, les villas des «vingt-six milliards» ou le «quartier des Trois Caves» ont valeur de cris d’alarme. «L’Algérie n’a pratiquement pas nommé son espace. Ce sont les gens qui s’en sont chargés, véhiculant parfois des connotations dévalorisantes. Les gens créent eux-mêmes des noms pour s’orienter», souligne Brahim Attoui, citant l’exemple des cités Sonatiba ou Dragados, la cité des Chinois, Diar Zedma (Boumerdès), rue des bidonvilles (Chlef), cité Ezdam (Fonce !) (Béni Amrane). «Il devient possible, enchaîne-t-il, de connaître l’histoire de ces quartiers grâce à leurs appellations. L’on devine ainsi que Sonatiba devait être construite dans les années 1970 et que la cité des Chinois a émergé vers les années 2000.»

Il fut un temps où les dénominations des lieux étaient données par ceux qui y habitaient et non pas par les autorités politiques. Guidées par la spontanéité, elles avaient un usage pratique, en rapport avec l’imaginaire populaire. «Avant la colonisation, rappelle Brahim Atoui, les rues étaient nommées et non pas baptisées. L’usage des lieux déterminait leur dénomination, permettant non seulement le repérage et l’identification, mais également la fonction du lieu comme Zankat Dar enhas, Zankat dar el Khel, Chariâa Lihoud, Rahbet Essouf.»

Les premières dénominations coloniales apparurent dès 1830. Très vite, tous les noms des rues de La Casbah furent remplacés par d’autres totalement étrangers à la culture algérienne. «Il s’agissait de prendre des distances avec la sphère arabe, berbère et musulmane, mais également de rattacher politiquement et linguistiquement l’espace algérien par une nouvelle toponymie liée à l’histoire de la France latine et chrétienne. En deux ans, ils ont effacé tous les noms de la ville d’Alger. C’est le passé toponymique qui a changé, mais aussi la qualification de la rue. Désormais, on ne parlera que d’avenues, boulevards, places… Il fallait effacer un passé susceptible de réveiller des sentiments nationalistes, ne rappelant aux habitants aucun souvenir identitaire ou religieux.»

En ce temps-là, les noms des lieux étaient généralement liés à ceux des tribus. Sur les 4229 tribus algériennes connues, il ne subsistait, après la conquête coloniale, que 1448 douars qui correspondent approximativement à nos communes actuelles.
Afin d’ôter tout aspect religieux ou identitaire qui pouvait rappeler des solidarités, l’administration française fit son œuvre de «déstructuration onomastique» de manière méthodique. S’il y avait, avant l’invasion française, plus de 2000 noms liés aux saints, il n’en reste plus que 400. «Paradoxalement, observe le responsable du Rasyd, en 130 ans de présence française en Algérie, la France n’a laissé, comme toponymie administrative, que 450 noms de lieux de sources latines ou chrétiennes.» L’administration coloniale s’est échinée à déstructurer les noms de hameaux sans les franciser, Ouled Sidi Abdelkader devenait ainsi Ouled Djbel.

A l’indépendance, il a été décidé que les noms des martyrs de la guerre de Libération nationale devaient avoir la priorité sur les murs de toutes les villes et hameaux algériens. Le dernier texte de loi publié le 8 janvier 2014 renforce le rôle du ministère des Moudjahidine dans l’attribution des noms de rue.Si les toponymes sont une source très importante de la conservation de la mémoire des peuples et de connaissance du passé et parfois même du présent, il est important, d’après M. Atoui, qu’elle ne se limite pas à la glorieuse guerre de Libération.

Il est, par ailleurs, des rues qui ont des noms que personne ne connaît. «Il faut que le nom ait un lien affectif ou historique avec le lieu en question. Le nom d’un chahid originaire de Constantine qui n’est connu que dans cette ville ne peut être donné à Oran», souligne M. Atoui.
Le spécialiste du Crasc se montre alarmé par l’ampleur herculéenne du chantier de dénomination de l’espace en Algérie. «Aujourd’hui, soupire-t-il, l’adressage est perdu. Imaginez qu’il existe un arrêt de bus à Aïn Taya qui s’appelle Dos d’âne». Si Managua, capitale du Nicaragua, est connue comme la ville sans adresses, l’Algérie pourrait bien devenir, si les choses restent en l’état, le pays des rues sans nom…

Amel Blidi; el watan 27.11.2014
Filed in: Actualités, Histoire

No comments yet.

Leave a Reply