5:48 - vendredi décembre 15, 2017

Pourquoi les musulmans sont-ils mal vus ?

Zeghidour Slimane. Rédacteur en chef de TV5, conférencier, écrivain, spécialiste de l’Islam

El watan- le 04.12.14

Pourquoi les musulmans sont-ils mal vus ?

«Pas plus qu’on ne peut se diriger à la fois vers l’Orient et l’Occident, on ne peut réunir dans une même main l’argent et la gloire.» Abou Tamam

Universitaire, conférencier, ancien bédéiste à M’Quidèche, journaliste, rédacteur en chef de TV5, écrivain, Slimane Zeghidour, 61 ans, a beaucoup écrit sur la religion pour avoir sillonné le monde, tâté le pouls des croyances où qu’elles se trouvent. Il est venu dans le cadre du Forum organisé par nos amis d’El Khabar scruter l’image de l’Islam dans les médias occidentaux. «C’est un témoin privilégié de notre époque bouillonnante et bouleversante», avance Ahmed Bedjaoui, modérateur de la rencontre destinée aux étudiants de l’Université d’Alger 3.

C’est que Slimane Zeghidour connaît le monde musulman. Et le monde musulman connaît le chercheur qui a consacré beaucoup d’écrits à la religion. Slimane replonge avec nostalgie dans le terroir. Il a quitté Alger il y a 40 ans. Il y revient avec d’autres idées. «Je me rends compte, avec du recul, qu’Alger était l’une des villes les plus cosmopolites du monde. On y croisait des exilés brésiliens, chiliens, angolais,  québécois, noirs-américains, militants progressistes. C’était une ville extrêmement dynamique culturellement. Dans les années 1960-1970, c’était politiquement fermé, mais très ouverte culturellement ! Ce que j’en pense maintenant ? Je dirais sincèrement que ce n’est plus le même pays, la même ville. Ce que je retiens, c’est qu’à l’époque, c’était assez ouvert pour me donner des outils culturels afin de m’acclimater sous tous les cieux, et assez fermé pour me donner l’envie de fuir à l’étranger.»

Fuir le pays à 20 ans

Slimane avoue qu’à un certain temps il éprouvait de l’amertume, voire de la rage. Plus maintenant. A la question de savoir s’il a bien apprivoisé l’«exil», il répond du tac au tac : «J’ai connu l’exil une fois dans ma vie, quand on est partis d’Erraguène vers Alger en 1962. Je suis passé du moyen-âge au XXe siècle. L’ostracisme des Algérois contre nous les montagnards était d’une violence inouïe, d’un rejet flagrant. C’était la seule expérience où je me suis senti vraiment en exil. Depuis, je n’ai plus nulle part ressenti ce sentiment d’être un étranger, de Santiago du Chili jusqu’à Samarcande ! Et Dieu sait combien j’ai franchi de frontières. J’ai couvert, en tant que grand reporter, l’Amérique du Sud, le Moyen-Orient, les Balkans, la Russie et l’Asie centrale. Ce sont mes zones de prédilection.»

La religion, présente dans plusieurs travaux de Slimane, serait-elle une quête ou juste un travail de recherche ? «La religion, je l’ai trouvée sur mon chemin. J’ai vu apparaître, ces dernières années, le fondamentalisme protestant et évangélique en Amérique du Sud, le fondamentalisme juif dans les Territoires occupés et le fondamentalisme islamiste d’Alger jusqu’en Ouzbekistan.» Les églises évangéliques se développent à un rythme effréné. Elles ont fait du monde musulman une terre de mission. Vu les ravages du djihadisme et du salafisme, on peut penser que le fondamentalisme évangélique a de très beaux jours devant lui, y compris en terre d’Islam ! Mais tous ces fondamentalismes sont des sous-produits de la modernité, c’est le symptôme d’une crise, et surtout pas la solution de cette crise. Quant à l’intégrisme islamiste, c’est une crise-passion. Ce n’est ni le passé ni l’avenir. C’est le gel du temps !

L’Algérie en couleurs, son dernier ouvrage, serait-il un message d’espoir ? «Vous savez, mon enfance remonte et me rattrape à chaque fois. Je vois l’Algérie d’aujourd’hui d’un autre œil. Quant à savoir si je suis confiant en des lendemains qui chantent, je répondrai par cette boutade russe que j’aime bien : ‘‘Le pessimiste est un optimiste bien informé’’…». D’entrée, Slimane admet que de toutes les conférences données au Moyen-Orient, c’est le thème quasi obsessionnel qui touche toutes les élites dans le monde arabe.

De fait, il s’agit de comprendre les ressorts de cet intérêt qui a quelque chose de particulier chez les Arabes. Dans la mercuriale des stéréotypes mondiaux, il y a quatre catégories humaines, objets de stéréotypes négatifs. D’abord américains. Continuellement des fatwas dénonçant l’impérialisme, des drapeaux US brûlés, des discours foncièrement anti-américains. Mais a-t-on vu un jour un Président américain déplorer cette propagande ? Cela les laisse de marbre. Avez-vous déjà entendu un Américain dire que vous avez bafoué leur
drapeau ? Leur auto-image leur suffit. Ils n’ont pas besoin d’être aimés par les autres. Ils croient savoir qui ils sont et cela leur suffit.

Victimes de leur propre image

Le deuxième groupe, ce sont les Israéliens dont la réaction est à la fois semblable et différente des Américains. Pour eux, ces attaques, notamment des Arabes, reflètent leur propre nature. Les Israéliens retournent ces images contre leurs auteurs pour les criminaliser, pour délégitimer la cause et l’assimiler à l’antisémitisme. Un exemple concret  ? Récemment, pour la nomination du président exécutif de l’Unesco, il y avait M. Hosni, ancien ministre égyptien de la Culture, contré par une organisation pro-israélisme qui lui a sorti un ancien discours dans lequel il disait à peu près ceci : «Si cela ne tenait qu’à moi, je brûlerai le Centre culturel israélien du Caire». Ce discours passionnel d’un diplomate dont le pays reconnaît Israël n’était pas réaliste et a fait du tort à la cause palestinienne, occultant les destructions des maisons dans les Territoires, où les colonies ont repris, où les terres agricoles des Palestiniens sont saccagées, où les habitants semblent vivre dans une immense prison. Hosni n’a pas été élu à l’Unesco. Le célèbre poète, Mahmoud Darwich, avait écrit une immense réplique à ce sujet destinée aux Arabes : «Préservez-nous de votre amour».

Akram Henie, autre poète palestinien, lui avait emboîté le pas. «Nous sommes des adultes, laissez-nous parler de nous-mêmes».  C’est vous dire qu’une bonne partie du discours sur Israël est retournée contre les Arabes. Il y a un site israélien qui fait la synthèse chaque jour des propos arabes le concernant en 12 langues de toutes les télés arabes. Ainsi, les Arabes font le boulot à la place de leurs propres ennemis. La troisième catégorie, ce sont les Russes qui ont suffisamment d’amour-propre pour ne pas être blessés. Ils ont inventé l’Occidentalisme. Pour eux, l’Union européenne c’est l’Union soviétique moins le goulag. Rétif aux idées reçues, Slimane aime plutôt aller au-devant des choses pour les analyser, les décortiquer.

Une lutte acharnée contre le temps, les modes, préférant ce qui résiste à ce qui tire en l’arrière. Ce qui ouvre sur le monde, à ce qui enferme et attriste. Observateur incisif et audacieux, il scrute les horizons et arrive à la conclusion que l’Occident, qui est loin d’être un bloc monolithique, n’est pas non plus un orchestre qui joue la même partition. «On me dit là où je vais dans la sphère arabe que l’Occident a une dent contre le monde musulman. Certes, il y a des chaînes anti-islamiques, mais elles ne sont pas les plus respectées. Les journaux qui font dans l’islamophobie se comptent sur les doigts d’une main. Si j’étais un Martien lisant la presse terrienne, j’apprendrais que The Guardian défend nettement mieux les causes légitimes des musulmans qu’El Ahram. Le scandale de la prison d’Abou Ghraïb n’a suscité aucun intérêt chez les Arabes, alors qu’il a fait la Une de la presse anglo-saxonne. Les Arabes disent que l’aversion de l’Occident vient du conflit arabo-israélien et des injustices qui en résultent. Mais c’est dans la presse occidentale, y compris israélienne, que nous apprenons les expropriations des terres palestiniennes, l’exploitation inique et unique de l’eau par les colons, les violations quotidiennes des libertés. Cela, on ne le trouve pas dans la presse égyptienne. La presse égyptienne, pourtant très développée, est muette comme une carpe, s’interdisant tout reportage dans les territoires occupés, encore moins à Rafah tout proche !

«Les Arabes souffrent, car ils sont dépendants de l’opinion que les autres se font d’eux. Ils ont besoin de l’approbation de l’autre pour se sentir bien. C’est l’Occident qui valide leurs valeurs humaines. Mais les Arabes ne s’aiment pas entre eux. J’ai fait une dizaine de pays. Les seules avanies que j’ai subies, c’est dans les aéroports arabes. Il faut que l’agent t’humilie car l’interrogatoire dans ces aéroports est un interrogatoire d’humiliation, de réduction et non pas de sécurité. L’Arabe fabrique quotidiennement la réduction de soi-même. Et lorsqu’un Arabe réussit, il y a plus de jalousie que d’admiration. Chez les autres, la réussite individuelle rejaillit sur tout le monde. Chez nous, on s’ingénie à chercher la faille, même si elle n’existe pas, et quand on la trouve on pousse un grand ouf !» «Si ces verrous ne sautent pas, prévient Slimane, il n’y aura pas d’espérance. Je crois que c’est Aimé Césaire qui avait dit que ‘‘Le problème avec un préjugé raciste, c’est que la victime croit ce que le raciste lui dit’’. Les Arabes sont une usine à reproduire les préjugés coloniaux et à les utiliser contre eux-mêmes. Ils souffrent de l’image donnée d’eux par l’Occident. Mais ils ne peuvent se construire un amour-propre, car ils passent leur temps à dénigrer. En vérité, la presse occidentale n’est qu’un prétexte de cette douleur de cette souffrance.»

Pour Slimane, l’autocritique est plus que souhaitable. «Il faut faire le diagnostic et voir ce que nous admirons chez l’Occident. L’autocritique ? Pourquoi ne pas l’appliquer chez nous afin de sortir de ce schéma de victimisation et de complotite permanente. Lors du naufrage dans la mer Rouge qui a coûté la vie à 1400 âmes, pas un mot de compassion de Moubarak, ni dans la presse égyptienne ! Et lorsqu’il y a eu 17 morts, tous musulmans, dans  le boat-people de Lampedusa, toute l’Europe s’est émue et l’a fait savoir dans la presse. Même le Pape en a parlé et présenté ses condoléances !»

Regard colonial

«Chez les Arabes, hélas, on a reproduit le même regard colonial, perceptible même dans les sketches passés à la télé ! Pourquoi ? Parce qu’il n’ y a pas d’avancée sous les régimes autoritaires. C’est à la société de poser les problèmes, car il n’ y a pas de vie dans le monde arabe. Il n’ y a pas d’entre-chocs des idées. Ce n’est pas une question de ligne éditoriale, ni de stratégie médiatique, mais de changement d’attitude au quotidien. Comment promouvoir l’image du musulman, alors que la religion est prise en otage par des barbares qui exhibent fièrement des têtes coupées ? On intériorise des concepts ‘‘tu es nul, tu es un minable’’ dans l’inconscient, et on finit par le croire. Ça crée une carence d’amour de soi-même et de son semblable qui se transforme en haine. De plus, il y a une interprétation parfois ridicule de la religion. A la télé, on avait posé cette question à un  ‘‘prétendu’’ imam : ‘‘Pourquoi encouragez-vous la polygamie ?’’ Vous savez ce qu’il a répondu ? ‘‘Les femmes sont comme les voitures. Quand l’une tombe en panne, l’autre est toujours là’’…».

Des Algériens émérites sont accueillis avec les honneurs en Occident, alors que chez eux ils sont considérées comme des moins que rien ! Revenons à l’histoire : le comportement des bachaghas, des caïds, des chaouchs et des garde-champêtres était plus violent vis-à-vis de leurs coreligionnaires que celui du colon lui-même et les petits Blancs (Maltais, Gitans…) étaient plus virulents que le Français de souche. En Algérie, les pouvoirs, hélas, ont reproduit l’intériorisation de la violence coloniale. Le seul pays anciennement  colonisé qui a su dépasser ce système abject c’est l’Inde, indépendante depuis seulement 1947 et qui est devenue une puissance mondiale dans plusieurs domaines.

Cela n’empêche pas les Indiens de préserver la statue de la reine qui trône toujours à New Delhi et qui est perçue comme un simple vestige folklorique. «Ici, en Algérie, admet Slimane, je ne crois pas que la haine de soi soit fabriquée par le pouvoir. Ce serait lui prêter une ingénierie sociale et une expertise sophistiquées dont il est incapable. Les Arabes et les musulmans ne doivent s’en prendre qu’à eux- mêmes. Pour améliorer leur image, il faut qu’ils fabriquent un discours digne et responsable en direction de l’étranger.»

Sur son lieu de naissance, l’enfant d’Erraguène, citoyen du monde, a un commentaire amer : «Mon village est complètement mort ; d’un côté, dit-il, on glorifie le djebel dans le discours officiel et la mythologie de la guerre d’indépendance, et de l’autre on assiste, impassible, au déclin montagnard. C’est triste à mourir», soupire-t-il. «Je ne sais pas si on peut appeler cela de l’indifférence, de l’inculture, de la désinvolture ou du suicide… Erraguène vaut bien une virée, même si seule dans sa solitude elle rechigne comme l’ermite à l’ostentatoire.» A-t-elle vraiment évolué ? «A part le barrage éponyme, rien n’a changé.» Tant pis ou tant mieux, en tout cas son illustre enfant a décidé de lui rendre justice à sa manière en allant comme un troubadour chanter ses mérites et ses vertus à San Francisco et à Los Angeles, «puisqu’ici tout le monde s’en fout.»

Bio express :

Slimane Zeghidour est né à Erraguène (wilaya de Jijel, dans les Babors) en septembre 1953. Il grandit dans le camp de regroupement d’Erraguène. Ses deux frères et sa sœur sont nés et décédés dans ce camp. Il s’installe à Paris en 1974 et débute comme illustrateur pour Libération et Pilote, puis entame une carrière d’écrivain et de grand reporter (Le Monde, Le Nouvel Observateur, Géo, Télérama, El Pais, La Vie). Il est rédacteur en chef à TV5 Monde où il tient une chronique régulière, il est chercheur associé à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS). Il a été chargé de cours à Sciences Po (Menton et Poitiers), où il a assuré un séminaire de «géopolitique des religions», domaine auquel il consacre son blog.

 

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